La Chambre de la Sorcière April

Écrit par Meteo Hoshizora ; illustré par Chihiro Aikura ; traduction française par Furanken ; relecture par Evance


Je suis April. Tu es Fool.

La sorcière April est morte.

 

Ils la traitèrent tous de menteuse, la torturèrent et la brûlèrent sur le bûcher.

April n’avait pourtant jamais menti.

 

« Ah, je ne veux pas mourir. Je suis une sorcière. »

 

Elle reçut le châtiment de Dieu pour avoir raconté un unique mensonge.

Puisse ton vœu devenir promptement réalité.

De nombreuses personnes périrent et le monde fut réduit en cendres.

April se cloîtra dans sa chambre et cessa de voir quiconque.

Mais elle ne pouvait endurer la solitude, alors une fois par an, elle retirait la clé de sa porte.

La chambre de la sorcière ne s’ouvrait que le premier avril.

 

Aucun mensonge ne peut être dans cette chambre.

Car tous les mensonges sont exaucés par April.

 

 

Un vieil homme aveugle qui s’était égaré vint.

Ignorant qui était April, il se lamenta encore et encore.

Combien il serait merveilleux d’être capable de voir à travers ces yeux───

L’aveugle reçut deux magnifiques yeux.

Surpris, il contempla la chevelure noire de jais d’April ainsi que ses doigts, blancs comme le marbre.

 

« Êtes-vous belle ? »

 

April secoua la tête. Je suis une sorcière repoussante.

Hochant la tête, l’aveugle toucha les doigts et le visage d’April.

 

« Non, vous avez tort. Vous êtes ravissante. »

 

L’aveugle pouvait à présent tout voir. Cependant, il était incapable de comprendre ce qu’il observait sans le toucher de ses propres doigts.

 

« Qu’est-ce que c’est ? »

 

L’aveugle posa cette question, pointant une chose luisante dans le ciel.

C’est la lune.

Semblant avoir aperçu une réalité terrifiante, l’aveugle frémit et quitta la chambre.

Il finit par vivre le restant de ses jours les yeux clos.


Un inquisiteurchasseur de sorcières vint.

 

« Je t’ai enfin trouvée, sorcière des calamités et des pestilences. »

 

L’inquisiteur dit qu’April était impure, la viola et la tua.

Il trancha son cou délicat, lacéra sa poitrine et arracha son cœur.

L’inquisiteur plaça dans une boîte son cœur, de sang ruisselant, et rentra triomphalement chez lui.

Même une fois brûlée par l’huile sainte et réduite en cendres blanches, April continuait d’être une sorcière.


Un curieux soupirant vint.

 

« Je désire votre main, sorcière April. »

 

April échangea ses vœux avec l’homme et donna la vie en une seule journée.

L’enfant, qui grandit rapidement, était très intelligent et apprit bientôt à parler, demandant alors s’il pouvait sortir de la chambre.

 

April le laissa faire.

Le soupirant, lui aussi délaissé, s’excusa auprès d’April.

 

« Je suis navré, sorcière April. Je me fais énormément de souci pour cet enfant. Il sera condamné car sa mère est une sorcière et j’ignore quel genre de persécutions le frapperont. Je dois le protéger. »

 

April acquiesça avec chagrin.

Le soupirant s’en alla rejoindre l’enfant et ne revint jamais.


Un voyageur qui était qualifié d’homme saint vint.

Après avoir fait jurer à April de ne dire mot à autrui, il s’approcha.

 

« Ils me regardent tous avec espoir, mais la vérité est que je suis incapable de réaliser des miracles. Pourquoi toi, une sorcière, possède-t-elle un tel don ? Donne-moi ton pouvoir démoniaque. »

 

Le voyageur s’effondra en sanglots, sa barbe d’un blanc immaculé tremblant au rythme de ses pleurs.

 

« L’unique chose que je désirais était de faire rire les enfants. »

 

April répondit à l’homme.

Ô Saint. Si ma malédiction est pour vous un don, je serais ravie de vous l’offrir.

Cependant, l’homme contempla la main qu’April lui tendait et baissa la tête.

 

« Non. Malgré tout, je ne pourrais convoiter une chose si terrible. Je ne suis qu’un vieillard sénile aux doigts quelque peu habiles. À présent, même ces doigts ne peuvent plus s’animer comme je le désire et je ne peux plus confectionner la moindre poupée. J’ai épuisé toutes les pièces d’or qui m’avaient été offertes. Je t’en supplie, ne m’appelle pas un saint. »

 

Alors d’un humain vous aurez la mort.

Et pourtant, les enfants souriront à chaque fois qu’ils se souviendront de vous.

 

« Ho ho, je ne peux avoir foi en les paroles d’une sorcière. »

 

L’homme rejeta ses mots d’un rire.

À la fin de son long voyage, il mourut seul et fut plus tard appelé un saint.


Une invalide à l’article de la mort et qui avait été chassée de chez elle vint.

Haïe par ceux qu’elle aimait, sa maison réduite en cendres, sans nulle part où aller.

Tel un tas de haillons, elle s’était recroquevillée dans un coin de la chambre.

 

« Ne me touchez pas. Ne me regardez pas. Laissez-moi seule. À moins que vous ne désiriez contracter ma maladie. »

 

Je suis une sorcière. Nul fléau ne peut m’accorder le pardon.

Prononçant ces mots, April l’installa dans son lit et la soigna avec tendresse.

Sa température continuait néanmoins à baisser, alors prenant sa main, April l’interrogea.

Je suis une sorcière. Si vous le désirez, je peux vous offrir un corps qui vivra plus longtemps que celui de quiconque.

 

Cependant, elle était lasse d’avoir souffert longtemps, si longtemps, et n’aspirait plus à être guérie.

 

« Merci. S’il vous plaît, laissez-moi m’éteindre. »

 

Elle mourut. April pleura.


Un marchand lui rendit visite. Il s’était proclamé meilleur marchand du monde.

 

« Avez-vous le moindre désir ? Il s’agit là de ma réplique. »

 

Le marchand répéta encore et encore les discours de vente des divers articles qu’il avait avec lui.

April souriait calmement en l’écoutant et ne parla qu’une fois qu’il eut terminé.

Je ne souhaite rien. Je n’ai besoin de rien.

 

« Non, non, vous devez plaisanter. Dites-moi s’il y a la moindre chose que vous désirez, ou ce que vous désirez faire, je vous en prie. Quoi que ce puisse être, je me le procurerai et vous le livrerai. »

 

Je passe tranquillement mes journées dans cette chambre, prends soin des fleurs dans la cour et discute avec vous ainsi. Tout cela me suffit.

 

« Une telle chose est impossible ! »

 

Se sentant humilié, le marchand s’indigna.

 

« Vous aussi devez avoir vos tracas. Que ferez-vous si vous vous blessez accidentellement ? Vous auriez besoin d’un remède. Ce mousquet serait parfait pour chasser les cambrioleurs. Vous avez beau être ravissante, vous ne pourrez échapper aux années qui défilent. Cet onguent à la formule secrète vous aidera à conserver votre jeunesse. »

 

Je ne souhaite rien. Je n’ai besoin de rien.

 

« Je suis le meilleur marchand du monde. Je ne peux me retirer sans avoir vendu la moindre chose. Après tout, je dois songer à ma réputation. »

 

Je comprends. Si tel est votre souhait.

Je prendrai tous les articles que vous avez amenés. Voici ce que je vous offre en échange.

Des choses qu’il n’avait jamais expérimentées ou même imaginées ; les calamités et les méfaits cruels de ce monde, ainsi que tous les malheurs qui s’abattraient sur lui ; tous jaillirent brusquement dans l’esprit du marchand.

Ses cheveux virèrent au blanc en un instant et il erra d’un pas chancelant dans la chambre, tel un spectre vivant, avant de partir.


Les filles du village, Juniper et Honeydew, vinrent.

 

« Tu vois ? La sorcière est là, non ? »

 

« Je ne doutais pas vraiment de toi. Évidemment qu’une sorcière était vouée à se trouver quelque part. Je t’avais simplement dit de ne pas croire aveuglément en ces histoires de fantômes. »

 

Honeydew s’excusa auprès d’April.

 

« Je vous en conjure, ne vous fâchez pas, Maîtresse. Nous partirons immédiatement. »

 

« Hé, regarde ! Quel charmant service à thé. »

 

Honeydew déplora les nombreux ennuis que lui causaient les caprices immatures de son amie tandis que Juniper répétait égoïstement que sa gorge était sèche.

Juniper but moult tasses de thé noir et mit la chambre sens dessus dessous, avant de laisser Honeydew nettoyer à contrecœur après elle.

April ne fit rien.


Un charlatan lui rendit visite.

Elle fit ce qu’il lui demandait pendant son examen et ses cheveux, son sang, ses ongles, sa chair, sa peau et finalement toutes les parties de son corps furent récoltées avant qu’il ne finisse par une telle annonce.

 

« Tu es malade. Tu devrais être hospitalisée sur-le-champ. Préférablement aujourd’hui. »

 

Tandis qu’il écrivait quelque chose dans son dossier médical, le charlatan clama qu’elle était presque un spécimen vivant.

Je ne souffre d’aucun mal. Je suis une sorcière.

 

« C’est donc le nom de ta maladie. Tu es une sorcière car tu es malade. Ton corps a beau sembler en bonne santé, ton cœur est malade. Tu ne fais que te nuire à toi-même en te cloîtrant dans cette chambre si sombre et à l’air vicié. Étant ton docteur, il est de mon devoir de te soigner et te secourir. »

 

Le charlatan administra finalement un sédatif à April et tenta de la traîner hors de la chambre.

 

Docteur, partez s’il vous plaît.

Je ne veux pas sortir.

Je ne veux faire de mal à personne. Par-dessus tout, je ne veux pas être blessée.

Je ne désire plus aller à la rencontre du monde.

Le charlatan refusa de prêter l’oreille aux supplications d’April.

Ses cheveux, son sang, ses ongles, sa chair, sa peau et finalement toutes les parties de son corps sortirent de la chambre.


Un chien invisible vint.

Le son de ses griffes grattant le sol et le souffle d’une respiration pouvaient être perçus mais il n’y avait pas la moindre silhouette.

Sa fourrure bruissait plus que les cyprès d’été. Les sécrétions aux coins de ses yeux dégageaient une odeur nauséabonde.

 

Elle devina où il était et le prit dans ses bras, mais il la mordit violemment et finit par s’échapper. April n’eut d’autre choix que de laisser le chien seul.

Par une nuit orageuse, le chien fut effrayé et hurla longuement en direction de l’autre côté de la porte. Elle ignorait de qui il s’agissait, mais quelqu’un se trouvait là. En dehors du premier avril, nul n’était supposé pouvoir s’approcher de la chambre. Du moins, nul n’appartenant aux vivants.

Par une nouvelle nuit, où la neige tombait en abondance, le chien qui était allongé au pied de l’âtre se leva brusquement et aboya tel un brasier face à la porte. Ne laissant que d’éphémères sons dans la neige, quelqu’un s’en alla.

───Puis, après qu’exactement une année se soit écoulée, au point du jour.

Clop, clop, le son d’une canne dont l’extrémité tapait la pierre encadrant la porte.

La silhouette du chien se révéla discrètement tandis qu’il se tenait silencieusement devant la porte.

April interrogea le chien.

Pourras-tu pardonner celui qui t’est cher ?

Avec un faible gémissement, le chien pressa le bout de son museau contre la porte.

Elle lui ouvrit légèrement et fit ses adieux au chien avec une pointe de regret.

Ce fut l’unique fois où la sorcière April vécut avec un familier.


Un peintre misérable vint.

Il s’arracha les cheveux en criant hystériquement.

 

« Je veux peindre une vision que personne n’aura jamais vue auparavant. Une peinture si grandiose qu’elle touchera le cœur de tous, leur inspirera l’effroi et dont ils se souviendront toute leur vie. »

 

Une toile que personne n’avait jamais vue auparavant.

Même April ne comprenait pas la vision à laquelle il aspirait.

 

Elle l’interrogea donc. Quel genre de pinceau serait nécessaire pour donner à sa toile sa couleur ?

 

« J’ai besoin d’un pinceau rare ! Inflexible comme le fer, souple tel une flamme. La pointe parée de véritables couleurs. »

 

Quelles dimensions seraient suffisantes pour sa toile ?

 

« Vastes ! Naturellement, elle ne doit pas se contenter d’être large. Elle doit être tressée de fils de foi et d’expiation. Chaque fois que la pointe du pinceau inspiré se mouvra tel l’éclair, elle s’étendra jusqu’aux confins de l’océan ! »

 

Le peintre, devenu soudainement timide après ce fervent discours, s’agrippa avec confusion aux genoux d’April.

 

« Pardonnez-moi. Châtiez-moi. Une telle chose est impossible. Ce n’était-là que les divagations d’un mégalomane. C’était pécher que de simplement la désirer. »

 

Tandis qu’elle le consolait, April lui répondit.

Quand bien même il ne se réalise pas, existe-t-il dans ce monde un seul vœu que nous ne devrions souhaiter ?

Les yeux empreints de larmes, l’artiste acquiesça, baisa révérencieusement sa main et la laissa.

Je consacrerai ma vie entière à la peinture de ma vision idéale───voilà ce qu’il murmura.


La princesse des vampires, Mei, vint et reposa ses ailes écarlates.

 

« Nous sommes semblables. » Mei s’adressa à elle. Elle était aussi une hérésie condamnée à ne jamais connaître la mort.

 

Les deux passèrent la journée à échanger des banalités, telles les fleurs colorant la cour et les thés qu’elles appréciaient.

 

« Le Dieu qui t’a maudite finira un jour par s’éteindre. »

 

  Avec ces mots d’adieux, Mei partit en volant.


Un lecteur vint.

Oui, c’est toi.

La porte de la chambre de la sorcière April n’est ouverte aux visiteurs que lors du premier avril.

Cependant, elle est actuellement allongée sur son fauteuil, assoupie.

Si tu n’es pas pressé, que dirais-tu de patienter un petit peu jusqu’à ce qu’elle se réveille.

Pendant ce temps-là, jouons à un jeu.

Le rêve s’épanchant de sa somnolence effleure doucement ta joue.

 

Quelle impression te laissa-t-il ? Pourrais-tu choisir ce que tu en as pensé parmi les mots suivants ?

【Liège, Planche à laver, Vinaigre balsamique, Moisson du blé, Reine, Dieu de la Mort】

 

À présent, pourrais-tu choisir parmi ces mots celui auquel tu te sens profondément connecté ?

【Savon, Pêche, Vin, Faucille, Arbre de Mai, Abeille】

 

Parmi ce qui suit, pourrais-tu identifier puis indiquer ce qui en fait l’essence et la fonction ?

【Courir, Percer, Annoncer, Bruisser, Embaumer, Chanter】

 

Enfin, pour conclure. Pourrais-tu choisir le mot correspondant précisément à son fonctionnement ?

Alchimiste, Moulin à eau, Rose, Quadrille, Chariot bâché, Spectacles de marionnettes】

 

As-tu pu choisir ? Découvrons ta réponse.

 

Il s’agit de 「Spectacle de marionnettes」.

 

…… Navré. Tu sembles déçu.

 

Ah, regarde, April s’est réveillée.

Avec une tendresse mêlée de solitude, elle contemple la pupille de tes yeux, attendant que tu t’adresses à elle.

Si ton souhait est un simple mot, sache qu’il est presque déjà exaucé. Même s’il s’agit à présent d’un mensonge.

Un véritable souhait est plus difficile à trouver qu’il ne l’est à exaucer.

April sourit.

Sans que tu ne t’en sois rendu compte, une unique rose était apparue au creux de sa main.


  Puis, pendant une longue, longue période, plus personne ne vint dans la chambre.

 

Pendant de nombreuses années.                                     

 

                                        Et de nombreuses années.


  Fool vint.

 

« Salut, je suis Fool. Tu es April, n’est-ce pas ? »

 

  Si vous le désirez, je peux exaucer votre───

  Alors qu’elle s’apprêtait à énoncer cela, Fool l’interrompit gentiment.

 

« Tu n’as pas besoin de dire le moindre mot. »

 

  Suite à cette réponse, Fool passa la journée à flâner dans la chambre, et enfin,

 

« J’ai envie de revenir ici. »

 

  Sur ces paroles, Fool retourna au monde.

 

  L’année suivante, Fool vint de nouveau.

  L’année d’après, et encore celle d’après, il vint.

 

  Une année, Fool amena un instrument mécanique.

  Fool et April dansèrent sur la mélodie de l’instrument.

  La danse de Fool était incroyablement maladroite, mais jusqu’à ce que le jour prenne fin, April le harcela encore et encore pour qu’il soit son partenaire.

 

  Une année, les deux se baladèrent ensemble dans la cour.

  Une seule minute suffisait à faire le tour du petit jardin s’y trouvant.

  Fool connaissait nombre de choses sur les fleurs le décorant.

  Il aimait énormément les plantes et le simple fait de l’écouter parler des nombreuses sortes de fleurs rendait April heureuse.

 

  Une année, April prépara un repas pour Fool.

  Il ne s’agissait pas d’une chose qu’elle avait créée avec sa magie, mais d’un simple plat qu’elle avait cuisiné à partir d’ingrédients qu’elle avait elle-même fait pousser.

  Il afficha une expression grave en mangeant le plat au goût étranger, mais il lui tendit maintes fois son bol en bois pour être resservi.


  Un Fool âgé vint.

 

« Ce que je m’apprête à dire est un mensonge. »

 

  Après ce prélude, Fool commença à parler.

  Le monde avait péri il y a longtemps et Fool était le dernier être sur la planète.

  Tout calendrier était à présent futile et il n’aurait bientôt plus personne à qui mentir.

« J’ai l’intention d’élever ma tombe près d’ici alors rends-moi visite quand le cœur t’en dis. », sur ces paroles, Fool s’en alla.

 

 

  L’année suivante, Fool ne vint pas.

 

 

  Le matin d’après───

  April sortit de sa chambre et fut surprise en découvrant que les gens vivaient en harmonie.

  Ils étaient tous devenus immortels et chacun avait le pouvoir d’exaucer librement ses propres souhaits.

  April visita un petit cimetière et y trouva la tombe de Fool.

  Il était la dernière personne qui connut la mort sur cette planète.

  April s’agenouilla face à la pierre tombale et y déposa les fleurs qu’il avait dit aimer.

 

 

« Ah, Seigneur. J’étais une sorcière. Pourtant, je n’en suis à présent plus une. »

 

  Je suis April. Tu es Fool.

  La sorcière April est morte.

 

Ende

 

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