Talk

Écrit par Kinoko Nasu ; traduction française par Furanken ; relecture par Evance


1/DarkWood Kingdom Ⅰ

« …… un massacre. »

 

Elle marmonnait, seule devant ce spectacle épouvantable.


C’était une forêt obscure.

Deux heures s’étaient écoulées depuis la fin de cette nuit cauchemardesque. Le soleil s’était levé depuis longtemps, mais la forêt restait plongée dans les ténèbres. Elle demeurait sombre malgré la lumière du jour, et un sang d’un noir rougeâtre se déversait continuellement sur son sol, comme dans les entrailles d’un animal. 

Oui, du sang coulait. 

Les arbres de cette forêt le sécrétaient en lieu et place de leur sève. Il ne provenait pas de l’intérieur, mais était absorbé de l’extérieur.

 

C’est pourquoi cette forêt pouvait être considérée comme un monde étranger.

 

Une forêt sombre qui s’étendait sur un diamètre d’une cinquantaine de kilomètres et se “mouvait” d’une unique volonté, suçant le sang de chaque animal en son sein. Nul humain ayant posé le pied à l’intérieur de cette futaie, pouvant être décrite comme une immense créature prédatrice, ne revenait en vie.

Les branches et les feuillages proliféraient densément.

D’innombrables racines s’étiraient sur le sol.

Du sang coulait de chacune de ces extrémités et la forêt d’un noir rougeâtre, telle une bête avide de liquide vermeil, grondait. Les capacités humaines étaient impuissantes dans ce monde. La végétation attaquait les animaux en se transformant à volonté en armes létales et même l’air était empoisonné, déniant toute fuite à ses proies. Le destin de ceux qui étaient avalés par la forêt était scellé. La forêt ne s’en prenait pas qu’aux humains, mais aussi à leurs villages, et il n’était pas rare qu’une nouvelle sylve apparaisse durant la nuit.

Une terre vampirique qui pensait et errait à travers le monde.

 

Les habitants de la forêt l’appelaient le Démon de Schwarzwald.

Ils l’appelaient la Mer Viscérale d’Arbres, Einnashe.


« …… ici aussi, un autre carnage. »

 

Au sein des ombres, elle était la seule à être encore en vie. Elle ne possédait plus de nom de baptême. On la connaissait seulement sous le nom de “Ciel”.

Elle s’avança au cœur de cette scène désolée.

Les arbres alentour avaient tous été éliminés, probablement lors de l’ultime bataille contre ses collègues. Toute la végétation entourant cet espace avait été coupée, brisée et incinérée.

Une dizaine de cadavres étaient éparpillés tout autour. Des corps aux visages familiers. C’était là la fin rencontrée par la congrégation qui était entrée dans la forêt avec elle à la demande de l’Église. Une unité de combat de quarante personnes n’avait en fin de compte pas même pu survivre une seule nuit…

 

« Je n’arrive pas à croire qu’il ait fallu dix hommes pour éliminer cette petite surface. »

 

Ciel identifia les corps un par un. Chacun d’entre eux était un moine-soldat de premier ordre doublé d’un combattant valeureux, ainsi qu’un camarade qui avait été entraîné avec elle.

 

« Alors même les exorcistes ne sont d’aucune aide dans cette forêt. Cette méthode n’est clairement pas la bonne, mais cet endroit serait aussi fatal pour un mage. »

 

Les unités de combat envoyées par l’Église n’étaient pas accompagnées par des exorcistes. Cette fois-ci, ceux qui avaient été dépêchés dans la forêt étaient spécialisés dans le corps à corps. Certains étaient capables d’utiliser la thaumaturgie, mais leurs circuits n’auraient jamais fonctionné ici.

Parce que dans cette forêt…

 

« … Einnashe a le monopôle de toutes les sources d’énergie magique. N’est-ce pas la raison pour laquelle l’Association des Mages le laisse dans l’ombre, ainsi que pourquoi Narbareck t’a choisie ? »

 

Les mouvements de Ciel s’interrompirent.

Sans quitter le dixième corps des yeux, elle interpella la personne qui venait d’apparaître derrière elle… non, elle était probablement là depuis le début.

 

« Merem. Es-tu l’observateur cette fois ? »

 

« Hahaha… Ce n’est pas très gentil mais oui, je joue encore les chiens de garde. »

 

Un rire qui tranchait avec cette scène funeste.

La personne appelée Merem ne révéla pas son apparence.

 

« Sais-tu que je me soucie réellement de mes collègues ? Puisque je suis ici pour t’aider, Ciel, pourquoi ne serions-nous pas amis ? En réalité, Eins était censé venir, mais je l’ai forcé à me céder sa place. Il ne peut pas te protéger, et s’il ne fait pas attention, vous pourriez mourir tous les deux. Comme Narbareck a insisté pour te laisser en charge, j’ai accouru ici aussi vite que possible. »

 

« C’est la première fois que j’entends dire que tu peux faire preuve de camaraderie… Je demande juste pour m’assurer, mais qu’as-tu fait à Eins ? »

 

« Hahaha, je l’ai mangé. »

 

Merem répondit d’une voix innocente.

 

« Ce n’est pas grave, non ? Tu auras juste à dire qu’Einnashe l’a tué. Il commençait à se faire vieux, et c’était un bon âge pour partir à la retraite. Ce genre de travail devient de plus en plus pénible physiquement et mentalement après la cinquantaine, non ? »

 

« ……… tu m’épates, Merem. Tu es capable de dire ça alors que ton âge atteint les quatre chiffres. »

 

« Non, regarde. Je suis comme Peter Pan, tu ne peux pas m’évaluer selon les standards de ce monde. »

 

« ……… »

 

Après avoir inspecté tous les corps, Ciel quitta l’endroit désolé et commença à se diriger vers la forêt.

 

« Hé. Quoi, tu comptes vraiment y aller seule ? Tu sais que l’énergie magique que tu dissimules est inutilisable dans cette forêt, non ? Ici, tu peux uniquement compter sur tes capacités physiques. Les Mystères qui émanent du mana dans l’atmosphère ne peuvent pas être exploités. Après tout, tout dans cette forêt est… »

 

« Dominé par Einnashe, n’est-ce pas ? Je le sais déjà. Cette forêt est un Reality Marble créé par le Dead Apostle. Nous ne recevrons pas les grâces du monde si nous sommes dans celui de notre ennemi. »

 

« Exactement. Même si tu es douée pour les arts martiaux, tu ne t’es pas entraînée pour atteindre le niveau Anti-Forteresse. Les deux choses qui ont fait de toi une membre de la Burial Agency n’ont plus aucune signification ici. Sans ta thaumaturgie et ton immortalité, tu ne peux pas survivre dans cet endroit. Te choisir en sachant cela, Narbareck est vraiment tordue… »

 

« Ce n’est probablement rien de plus qu’un test. Sans mon immortalité, je ne suis plus aussi intéressante en tant qu’arme. La Directrice m’invite implicitement à mourir ici. »

 

« Tu vois, c’est ce qui fait que tu es tenace. C’est pour ça que tu es devenue la chouchou de Narbareck. »

 

« …… ça ne te regarde pas. Si tu veux avoir un compagnon de discussion, tu peux aller parler à ces arbres. Ils peuvent attaquer les gens, peut-être qu’ils pourront aussi te répondre. »

 

Ciel s’enfonça dans la forêt.

Derrière elle…

 

« …… Ciel, est-ce que tu comptes quitter la Burial Agency ? »

 

Une envie de meurtre qui prenait la forme d’une question.


« …… j’ai entendu dire qu’une telle rumeur circulait. » 

 

Ciel répondit sans émotion et Merem gloussa.

 

« En effet. Tu avais pour objectif de redevenir humaine en tuant Roa. Maintenant que c’est fait, tu n’as plus aucune raison de rester avec nous. Et soyons francs, tu as reçu une invitation du British Museum, n’est-ce pas ? Maintenant que ton prochain lieu de travail est connu, tu ne trouves pas que cette rumeur a une part de vérité ? »

 

« … je ne suis pas une mage. Je ne rejoindrai jamais l’Association. »

 

« Oh, c’est bon à savoir. Comme c’est vraiment barbant là-bas, j’étais inquiet à l’idée qu’une personne comme toi, qui connaît déjà le goût du sang, y meure d’ennui en les rejoignant. Décéder de cette manière, tu ne voudrais évidemment pas mourir comme un Dead Apostle. Mais bon… tu es déjà plus proche d’un Dead Apostle que celui dans lequel nous sommes. »

 

« …… »

 

« Et puis, je sais que ce n’est rien de plus qu’une rumeur, tout simplement parce que si tu avais voulu partir, tu l’aurais fait il y a un an. Une année s’est écoulée depuis l’extermination de Roa, mais tu as pourtant continué de traquer les Dead Apostles. Si tu souhaitais seulement redevenir humaine, n’aurais-tu pas démissionné il y a un an ? »

 

« … et ? Qu’est-ce que tu essaies de dire, Merem Solomon ? »

 

« Eh ? Non, tu sais… je disais que tu te fichais de redevenir humaine. Tu désires simplement éliminer des vampires. Comme les autres, tu n’es rien de plus qu’une machine à tuer. Ah, mais je suis différent. Je suis juste un enfant qui aime les jouets. »

 

« … je vois. Laisse-moi seule dans ce cas. Tu as raison, je ne suis qu’une machine qui châtie les Dead Apostles. Même si tu es mon collègue, il n’y a aucune garantie que je ne m’en prenne pas à toi. »

 

Ciel disparut ensuite dans les profondeurs de la forêt obscure.

 

« Oui. Ce que j’ai dit t’a énervée, j’étais sûr que tu voulais partir. »

 

Le Dead Apostle nommé Merem rit, enveloppé par les ténèbres.

 

« Si c’est le cas, Ciel… pourquoi continues-tu de chasser les Dead Apostles ? »


2/op.

Il existe un Dead Apostle nommé Einnashe.

Il est considéré comme l’un des Ancestors, mais l’existence de ce vampire a drastiquement changé au cours des huit siècles précédents.

Le vampire nommé Einnashe est tapi dans une forêt.

Il existe un type de thaumaturgie appelé Reality Marble qui matérialise le monde interne d’une personne, repeignant ainsi le monde extérieur temporairement.

La “forêt vivante” qu’Einnashe manipule en fait partie.

Cependant, tandis qu’un vampire peut maintenir un Reality Marble pendant seulement quelques minutes, voire quelques heures pour les Dead Apostles aux capacités quasi-divines, Einnashe est capable de déployer le sien pendant plusieurs jours.

Cette forêt, le monde étranger appelé la Mer Viscérale d’Arbres, est fugace. Après avoir sucé le sang de centaines de personnes, elle disparaît et entre en état d’hibernation pendant plusieurs décennies. Einnashe n’apparaît environ qu’une fois tous les cinquante ans. C’est la raison pour laquelle l’Église n’a pas encore été capable de le sceller, quand bien même elle est composée de personnes avides de sang et tuant aveuglément.

Non. En vérité, ils n’ont simplement aucun moyen de détruire Einnashe.

Des Twenty-Seven Ancestors, ceux qui font partie des dix premiers ne peuvent être vaincus par des concepts ordinaires. Pour rivaliser avec un être vivant dans une illusion, une illusion le surpassant doit être utilisée.

 

Et cette fois-ci,

Einnashe était de nouveau actif et deux villages avaient déjà disparu avant que l’Église ne dépêche une équipe de combat de premier ordre pour sauver les apparences.

Le résultat était évident. L’Église avait une nouvelle fois échoué à sceller Einnashe. 

Elle n’était cependant pas la seule à s’intéresser à la forêt. D’innombrables organisations essayaient de capturer ou de négocier avec Einnashe, l’un des Dead Apostles les plus anciens. Eux aussi envoyaient leur élite dans la futaie, mais le résultat était toujours le même.

Einnashe ne faisait pas de distinctions entre amis et ennemis. Tout ce qui mettait le pied à l’intérieur de ce monde étranger n’était rien de plus que de la nourriture aux yeux du vampire.

 

Malgré cela, nombreux étaient les humains qui souhaitaient défier la forêt obscure.

L’une de leurs motivations était liée à l’immortalité.

Au cœur de l’immense forêt se trouvait un arbre colossal, et sur ce trône sylvestre d’Einnashe se trouvait un fruit écarlate.

Un unique fruit coagulant le sang des centaines, milliers, dizaines de milliers d’animaux qui avaient vécu dans la forêt. Il était dit que celui qui le mangeait obtiendrait une immortalité temporaire.

 

Cela s’apparentait à la lanterne d’un poisson résidant dans les abysses.

Attirés par le fruit de la vie éternelle, d’innombrables personnes s’aventuraient dans la forêt obscure.

Cela faisait maintenant quatre ans qu’Einnashe était apparu, et cent chasseurs avaient déjà pénétré la futaie.

Naturellement, quatre-vingt-seize d’entre eux étaient déjà devenus des cadavres asséchés.

 

… Il n’en restait plus que quatre.

Les cinquième et septième membres de la Burial Agency, un groupe chassant les vampires et qui faisait la fierté inavouée de l’Église.

Une mage émérite de l’Association, spécialisée dans la thaumaturgie liée au vent et étant entrée dans la forêt en tant que chasseuse.

Et l’autre.


3/Black Sheep

Ils marchaient dans la forêt.

Quatre jours s’étaient écoulés depuis qu’ils étaient entrés dans la Mer Viscérale d’Arbres. Ciel n’avait pas encore compris la véritable nature de cette forêt et elle ignorait l’emplacement de son cœur.

Même s’il s’étendait sur une cinquantaine de kilomètres, le Démon de Schwarzwald était en constante errance. Une forêt marchait dans la forêt. Trouver le centre d’une mer d’arbres en mouvement perpétuel nécessiterait forcément plus de trois ou quatre jours.

 

« Alors nous sommes de nouveau perdus. Je pense que nous devrions faire une pause ici, pas toi ? Nous pourrions commencer par déraciner tous les arbres du coin pour nous créer un espace sûr. »

 

La voix de celui qu’on appelait Merem provenait de derrière Ciel. Cependant, personne ne serait là si elle se retournait.

 

« …… »

 

Ciel continuait de marcher en silence. Sa robe était déchirée ici et là, et sa respiration se faisait erratique.

Cela faisait trois jours qu’elle était entrée dans la forêt. C’était le résultat de quarante-six heures passées à affronter les arbres qui l’attaquaient de toutes les directions.

 

« Hé, est-ce que tu m’écoutes ? Tu ne gagneras rien à errer aveuglément dans la Mer Viscérale d’Arbres. Tu ferais mieux de te reposer maintenant pour récupérer tes forces. »

 

« …… »

 

Ciel avançait sans lui répondre. Peut-être était-elle plus têtue qu’il ne le pensait.

 

« Franchement, Ciel… Pourquoi est-ce que tu m’ignores ? »

 

« Parce que je ne t’aime pas. »

 

« Waouh, tu es si cruelle. »

 

Une voix enjouée retentit derrière elle. Dans cette forêt où une seconde d’inattention pouvait condamner une personne à mourir empalée de tous les côtés, il était bien le seul capable de chanter gaiement.

Puis, sa présence disparut discrètement.

 

« … Merem ? »

 

Ciel s’arrêta.

Un bruit sourd résonna à une centaine de mètres d’elle.

 

« … Merem ! »

 

Elle courut dans la direction de l’origine du son.

Finalement, peu importe combien elle le niait, elle possédait une certaine tendresse en elle qui l’amenait à se soucier de la sécurité de ses collègues.


C’était une terre désolée. 

Peut-être une météorite était-elle tombée, au vu de l’immense cratère qui se trouvait entre les arbres. 

La terre était creusée en profondeur, si bien que même les racines des arbres avaient été déchiquetées.

 

« …… impossible. C’est comme si… »

 

Comme si quelqu’un avait creusé le sol avec une immense pelleteuse, Ciel murmurait.

 

« Voilà, tu peux te reposer tranquillement maintenant. »

 

Un enfant aux airs angéliques se tenait au milieu du trou en ruine.

Merem Solomon.

Le garçon était le cinquième membre de la Burial Agency, et comme Einnashe, l’un des Twenty-Seven Dead Apostle Ancestors.


Les deux s’assirent autour d’un feu de camp.

En levant les yeux vers le ciel, ils pouvaient voir que la nuit était déjà tombée. Bien que cela ne fasse aucune différence dans cette forêt où les ténèbres régnaient aussi le jour, la présence des étoiles avait peut-être une certaine signification.

 

« Ne t’inquiète pas, Einnashe ne se déplacera plus. Le fruit devrait bientôt apparaître. »

 

Merem faisait cliqueter ses anneaux en parlant. Il en portait un à chaque doigt.

 

« …… c’est rare. Je ne pensais pas que tu utiliserais tes bêtes en public. »

 

« Hm ? Ah, je ne l’ai pas nourri dernièrement. Le sol d’Einnashe sera un véritable festin pour lui. Et puis, je voulais aussi en profiter pour te parler. Puisque tu t’es enfin décidée à m’adresser la parole, je devrais au moins te préparer une petite fête. »

 

« Me parler…… Tu comptes reprendre là où tu t’étais arrêté ? »

 

« Oh… Non, ce n’est pas ça…… euh, tu vois. Tu… as dit que… tu l’avais rencontrée il y a un an. »

 

Le garçon murmura en évitant de croiser le regard de Ciel, qui se demanda pourquoi il était embarrassé.

 

« Eh bien, je me demandais si tu pourrais m’en dire plus à son sujet. L’Église nous interdit bien de parler d’elle, non ? »

 

« … Tu fais référence à elle, n’est-ce pas ? »

 

Lorsqu’elle vit le garçon rougir jusqu’aux oreilles, Ciel rit au lieu de ressentir la moindre surprise.

 

« Ça ne fait vraiment aucun sens. Je n’arrive pas à croire que toi, un traître aux yeux des Dead Apostles, puisse être de son côté. Où est parti le Merem qui était calme et avisé ?

 

« Il s’agit de mon bras gauche. Narbareck et toi êtes les seules personnes à qui j’ai révélé ma véritable identité. Après tout, notre organisation valorise l’ancienneté. Tu comprends donc pourquoi je préfère ne pas me montrer ainsi… Mais ça n’a pas d’importance. Est-il vrai que la Princesse ne reviendra plus au Château ? »

 

Le garçon parlait avec une expression de malaise. 


L’Église voue une haine viscérale aux vampires. 

Elle ne reculera devant rien pour éliminer tous les humains qui se sont transformés en créatures suceuses de sang… les Dead Apostles.

Elle peut tolérer les “démons”, qui sont étroitement liés à son dieu, mais elle n’acceptera jamais l’existence des êtres dont Il n’est pas le créateur.

Cependant, chasser les “hérésies” contraires à sa doctrine implique de reconnaître leur existence. C’est pourquoi l’organisation garde une part d’ombre en son sein afin de se défendre. Une division qui ne résout pas ces contradictions, mais les éradique et prétend ensuite qu’elles n’ont jamais existé. C’est l’ombre à laquelle elle appartient. Une obscurité qui ne nécessite ni doctrine ni foi, mais seulement le pouvoir de protéger l’organisation.

Au sein de cette division, ces deux-là étaient spéciaux.

La femme nommée Ciel, qui était auparavant corrompue par les démons.

Le garçon qui se faisait appeler Merem et qui était la cible même de cette élimination.


Les deux avaient une chose en commun.

 

« …… Hmm. Alors j’imagine qu’elle devrait bientôt succomber à sa soif de sang. »

 

L’enfant murmura avec regret.

 

« Vraiment ? De ce que j’ai vu, elle n’avait pas encore l’air d’avoir atteint ce stade. »

 

« En effet, les True Ancestors sont différents des autres suceurs de sang. La raison de leur soif de sang n’est pas physique, mais purement psychologique. En d’autres mots, ce sont leurs émotions qui les poussent à attaquer les humains. Il se pourrait donc que leur haine des humains soit similaire à l’amour qu’ils ont envers eux. »

 

« …… hein ? Est-ce que tu veux dire qu’un True Ancestor dénué d’émotions vivra plus longtemps ? »

 

« Oui, et c’est logique étant donné que la nature n’a pas de sentiments. Elle désire uniquement conserver sa pureté. C’est pour ça que le monde est si…… »

 

Et, le garçon s’interrompit soudainement.

 

« Merem…… ? »

 

« …… »

 

Il ne répondit pas.

De ses yeux vides, il semblait contempler le cœur des ténèbres lointaines.


4/Red Ram

La conclusion d’un combat.

Une forêt obscure.

La mage Forte avait été vaincue par un adversaire sans nom.

 

« …… Ton nom, je veux le connaître. »

 

Dissimulée dans les ombres des arbres et prête à s’échapper à la première occasion, Forte interpella l’étranger.

La mage n’était pas blessée mais l’issue de l’affrontement avait cependant été scellée. Son corps, admettant sa défaite, ne portait pourtant pas la moindre plaie ou contusion.

Néanmoins, le combat était arrivé à sa conclusion.

Forte savait qu’elle ne pouvait rivaliser avec l’homme asiatique qui lui faisait face. Elle n’arrivait honnêtement pas à croire qu’elle puisse être encore en vie et qu’elle n’avait pas été tuée instantanément. Cachée dans les ténèbres, attendant une réponse, elle suspecta un instant que toute cette situation ne soit qu’une illusion, et qu’elle était déjà morte depuis longtemps.

 

« …… »

 

L’homme asiatique semblait avoir dit quelque chose, mais Forte ne put l’entendre. Puisqu’elle n’avait jamais appris le japonais, elle ne parvint pas à comprendre sa prononciation avec précision.

Néanmoins… le peu qu’elle discerna fut gravé dans son esprit.

Celui qui l’avait vaincue, elle qui était une mage doublée d’une fine lame, capable de tenir tête aux chiens de la Burial Agency. 

Le nom du tueur inconnu.


Puis, la mage s’en alla.

Tout comme elle était apparue, elle disparut avec le vent.

 

« …… Haa. »

 

Récupérant enfin son souffle, il enroula de nouveau les bandages.

L’unique chose qui se trouvait dans ses mains était un couteau ancien. Outre cela, il ne portait que de simples habits lui offrant une maigre protection. Dans ce monde irréel, il semblait aussi insouciant qu’un garçon nommé Merem Solomon.

 

« Je vois. Avec toi en tant qu’allié, même Nrvnqsr aurait été exterminé. »

 

« …… »

 

Peut-être avait-elle déjà remarqué sa présence, car la voix s’adressa à lui sans la moindre trace de tension. Elle s’exprimait en anglais, une langue qu’il ne parlait pas, et il ne put donc pas comprendre ce qu’elle lui disait.

 

« Je suis ravi de faire ta connaissance, Satsujinki. Même si notre rencontre était inévitable, je ne m’attendais pas à ce qu’elle puisse avoir lieu aujourd’hui. Alors, qu’est-ce qui t’amène au cœur de cette forêt ? De ce que j’ai entendu dire, tu n’es pas un amateur de la chasse au Dead Apostle. »

 

« …… »

 

« Ça vient d’arriver, n’est-ce pas ? Ciel et toi êtes assez proches en fin de compte. Mais bon, dans ton cas, toutes tes actions sont dédiées à la Princesse, ce qui veut dire… je vois, tu es toi aussi à la recherche du Fruit d’Einnashe. C’est parfait. Ce fruit permettrait certainement de supprimer les pulsions vampiriques de la Princesse. »

 

Le son “Ciel” provoqua une réaction chez lui.

Cependant, cela ne dura qu’un instant. Il passa sa main sur les bandages qu’il venait d’enrouler.

 

« Arrête. Je n’ai aucunement l’intention de me battre contre toi. Tel que tu es, tu n’as actuellement aucun espoir de me vaincre. Une telle futilité ne serait pas avisée. À l’instant présent, ton pouvoir devrait être dirigé contre Einnashe. »

 

Les doigts s’étendant sur la gaze s’interrompirent.

 

« Merveilleux. Contrairement à Ciel, tu es déjà plus honnête. Au vu des rumeurs, je m’attendais à rencontrer un tueur dénué d’émotions, mais tu es beaucoup plus impressionnant. Une finalité allant dans les deux extrêmes, couplée à deux façons de penser parfaitement opposées. C’est là une magnifique contradiction qui ne peut exister autrement. Ah, j’aime tant les humains maladroits. »

 

Un rictus.

Il comprit enfin que la personne rôdant dans les ténèbres lui faisant face n’était pas présente.

 

« Bien, je te guiderai là où vit Einnashe… mais avant cela, pourrais-tu m’éclaircir sur un point ? Il y a huit-cents ans, la Princesse a détruit le vampire nommé Einnashe. Mais alors, pourquoi est-il encore en vie ? »


5/DarkWood Kingdom Ⅱ

« Merem…… ? »

 

« … Haha. C’est tout de même une sacrée coïncidence. »

 

La lueur revint dans les yeux du garçon.

Merem, qui était jusqu’à présent resté tel une coquille vide, expira profondément.

 

« Coïncidence ? Quelle coïncidence, Merem ? »

 

« Eh ? Oh, je me suis juste absenté pour entendre la vérité sur certains mystères. Comment Einnashe est capable de maintenir son Reality Marble pendant des jours, ce genre de choses. »

 

« … ? Entendre, de la bouche de qui ? »

 

« Non non non, c’est un secret. En revanche, je peux te faire part de ce que j’ai appris. Comment dire… c’est une histoire vraiment stupide. Ciel, as-tu déjà entendu parler du genre de Dead Apostle qu’est Einnashe ? »

 

« …… non. J’ai entendu dire qu’Einnashe est un Dead Apostle devenu notable il y a environ huit siècles, mais je ne connais pas sa véritable identité. »

 

« Je m’en doutais. Einnashe est comme Zelretch, un mage qui est ensuite devenu un Dead Apostle. Il était un puissant hypnotiseur, à tel point que ses capacités étaient proches d’une falsification des souvenirs. Il était très prudent, et chaque personne qui avait la moindre connaissance à son sujet voyait ses souvenirs réécrits. Même la Princesse fut d’abord trompée et crut qu’il n’y avait pas de Dead Apostle du nom d’Einnashe. Cependant, elle ne le fut pas une seconde fois. Einnashe rendait ses victimes “conscientes” des choses qu’il falsifiait. À l’opposé, il y avait un autre mage qui pouvait plonger des pensées dans le subconscient, empêchant ainsi au sujet de se les remémorer. La Princesse put éliminer Einnashe avec son aide. C’était, eh bien, il y a huit-cents ans. »

 

« …… Huit-cents ans, ça remonterait donc à l’époque où elle chassait encore les Dead Apostles sous les ordres des True Ancestors.  Si elle l’avait éliminé à ce moment-là, elle aurait détruit sa faction, ou ne serait-ce que son successeur. Si c’était le cas, l’Ancestor Einnashe et tout son clan auraient été exterminés, non ? »

 

« Oui, c’est ce qu’il s’est passé. Cependant, il semblerait que la Princesse ait commis une grosse erreur. Elle a laissé le cadavre d’Einnashe pourrir et est rentrée au Château. Malheureusement, il semblerait qu’elle l’ait abandonné sous un certain arbre. »

 

« …… ? Un certain arbre, qu’est-ce que ça veut dire ? »

 

« Tu sais qu’il existe des plantes carnivores, non ? Tu devrais déjà en avoir entendu parler quand tu étais au Japon. Des arbres qui sucent le sang des humains, comme les Jubokko ou les figuiers abritant les Pontianak. Ah, on m’a aussi dit que les cerisiers buvaient eux aussi du sang… Mais peu importe, le corps d’Einnashe se trouvait sous l’un de ses arbres, et ce dernier vint par hasard lui sucer le sang. Tu connais la suite. L’arbre qui a absorbé ce qu’il y avait dans les veines d’un monstre aussi puissant qu’Einnashe est progressivement devenu une espèce fantasmagorique capable de se mouvoir et d’attaquer les gens. Tu te doutes qu’un vampire cherche à faire des siens ses familiers. La plante suceuse de sang qui devint un vampire en suçant le sang d’Einnashe transforma donc tous les arbres de son espèce en créatures similaires. Cette forêt est loin d’être un Reality Marble, elle est plus proche d’une nouvelle espèce nomade. »

 

« …… je suis sans voix. Je n’arrive pas y croire. Cette imbécile avait vraiment une case en moins depuis le départ. »

 

« Hahaha. Ouais, il m’a dit exactement la même chose. »

 

Le garçon sourit innocemment.

 

« Eh…… attends une minute, Merem. Une personne qui est au courant d’une chose qu’elle seule connaît et qui en parle d’une manière aussi détachée… euh, je ne pense pas que ce soit possible, mais… »

 

« Exact, c’est celui dont tu parlais un peu plus tôt. Il était aussi surpris quand je t’ai mentionnée. Il disait une chose du genre “Wow, Senpai aussi est là”. »

 

« …… »

 

Elle détourna le regard, son visage devenant aussi rouge que celui du garçon un peu plus tôt, et prit une profonde inspiration.

 

« Ah, euh, Merem, alors…… »

 

« C’est facile de deviner où il est. Puisqu’il était déjà plus proche d’Einnashe que nous, je lui ai donné quelques indications. Après tout, il m’a dit qu’il était là pour l’éliminer. »

 

« Quoi… ! »

 

Ciel se releva instantanément.

 

À cet instant.

 

« Eh…… impossible ? »

 

La forêt entière trembla, et soudainement, l’une des jambes du garçon éclata.


S’il existait une chose telle qu’une bête divine, alors il l’appelleraient probablement ainsi.

Au départ, Ciel crut que la forêt obscure s’était élevée.

Une masse sombre. Une silhouette similaire à une baleine se dressa au milieu des arbres. 

Une nuée d’oiseaux sauvages s’envola, couvrant les étoiles du ciel nocturne. Pouvait-il seulement y en avoir autant dans cette forêt funeste ? 

La créature noire émit un son similaire à un cri strident.

Une chose s’attachait aux pieds de son immense corps et grimpait à une vitesse alarmante.

C’était un essaim d’arbres, avançant sur la peau noire de la baleine.

En moins d’une minute, la bête qui était aussi grande qu’une montagne, fut entièrement recouverte d’arbres et s’immobilisa, faisant désormais partie de la forêt.

La créature titanesque qui pouvait écraser la terre entière sous ses pieds fut cependant vaincue par la corrosion du monde qu’elle était supposée éliminer.

Non.

Elle n’avait même pas la capacité de rivaliser avec cette forêt.


« Argh… cette chose… se débrouille plutôt bien… ! »

 

Le garçon appuyait sur sa jambe déchirée.

Le grondement de la forêt ne cessait pas.

Peut-être était-ce l’excitation causée par l’absorption d’une créature aussi immense, mais les arbres étaient dans un tel état qu’ils semblaient bouger d’eux-mêmes.

 

« Merem, est-ce que c’était… !? »

 

« J’abandonne…… j’aurais dû me douter qu’elle se reposait uniquement sur son instinct. On dirait qu’elle a remarqué qu’une chose capable de la tuer s’approche d’elle. La Mer Viscérale d’Arbres s’apprête à tuer sans discernement toutes les créatures en son sein. »

 

« ……… ! »

 

Ce fut tout ce qu’il lui fallut pour comprendre la situation dans sa globalité. Elle ramassa les quelques Clés noires qu’il lui restait et scruta du regard les profondeurs de la forêt. Son objectif devait se trouver à l’intérieur.

Elle ne cherchait pas une cible à éliminer, mais une personne importante à protéger.

 

« Merem, où se trouve le cœur d’Einnashe ? »

 

« Dans cette direction, à environ trois kilomètres. »

 

L’un des bras du garçon qui lui parlait avait disparu. Visiblement récalcitrant à l’idée d’être laissé seul derrière, il semblait déjà avoir envoyé une autre bête dans cette direction.

 

« J’y vais. Pourras-tu te défendre tout seul, Merem ? »

 

« Ça ira, je ne suis pas seul. »

 

« En effet, c’était une question stupide. »

 

Ciel répondit brièvement, puis s’élança. 

Elle s’enfonçait en direction du cœur de la forêt obscure, tranchant sur son chemin les branches des arbres qui pleuvaient sur elle pour la tuer.


Il n’était pas nécessaire de raconter la suite de cette histoire.

Parce qu’elle se conclut tout simplement de la manière dont tout le monde l’aurait imaginée.


6/ep.

Ils quittèrent la forêt.

Le soleil, qu’ils n’avaient pas vu depuis des jours, brillait d’un blanc aveuglant.


« Ciel. Tu l’as laissé partir, n’est-ce pas ? L’Église avait ordonné sa capture en tant que principal témoin. »

 

« Mais tu l’as laissée s’enfuir. Je pensais que la Directrice avait donné l’ordre de l’éliminer dès que nous la verrions. »

 

Ils s’arrêtèrent tous les deux à la lisière de la forêt.

Merem et Ciel se dévisagèrent pendant quelques secondes.

 

« Je laisserai passer ça cette fois. »

 

« De même, oublions tous les deux cette histoire. »

 

Puis ils reprirent leur marche.

Les pas du garçons étaient très étranges, comme s’il était encore incapable de mouvoir l’une de ses jambes. Il ne pouvait pas avancer correctement sans qu’elle ne l’assiste.

 

« …… »

 

Les deux marchèrent en silence.

Soudain.

 

« Ciel. S’il y avait la moindre opportunité, ce serait maintenant. »

 

Le garçon prononça ces mots.

 

« …… »

 

Ses pas s’interrompirent.

Elle était incertaine des intentions du garçon, mais elle savait qu’il disait la vérité.

 

L’observateur qui lui avait été assigné n’était plus, et son seul compagnon ne pouvait se déplacer convenablement.

Si elle comptait disparaître subitement quelque part, comme un chat sans sa laisse, l’occasion parfaite se présentait à elle.

 

« …… »

 

Après avoir pris une profonde inspiration.

 

« Oublie ça. Comme tu l’as dit, cette opportunité a disparu il y a un an. »

 

Après ces quelques mots, elle continua son chemin en portant le garçon dans ses bras.

 

« Mmh. Tu persistes juste par fierté, n’est-ce pas ? »

 

« En effet. Mais maintenant que j’ai commencé, il serait inapproprié de m’arrêter tant que je suis encore capable de le supporter. Si j’y mettais un terme par simple ennui, je ne vaudrais pas mieux qu’un enfant. »

 

« Hmm. Est-ce que c’est ce que tu appelles une expiation ? C’est une chose amusante venant de toi, qui est presque humaine. » 

 

« Eh. Serais-tu jaloux, Merem ? »

 

« …… mmh, d’une certaine manière. Sans doute autant que tu m’envies, toi aussi. Mais là encore, combien de temps pourras-tu continuer ? Tu ne penses quand même pas que ta sanction perdurera jusqu’à ta mort ? »

 

« Ce serait plus facile de penser ainsi… mais je ne pense pas que ce soit le cas. Et puis, je ne connais même pas mes propres péchés, alors… »

 

Elle dit qu’elle devrait affronter ses propres ténèbres avant qu’elle puisse en être certaine.

 

« Eh bien, j’imagine que nous serons coincés ensemble pour toujours. Ne sais-tu pas que tu ne pourras rien résoudre avant que ce ne soit terminé ? »

 

Il déclara cela sur un ton exaspéré.

 

« Je vois. Tes mots ont un certain poids, Merem. »

 

Elle pouffa comme un jeune garçon, mais elle n’interrompit pas sa marche.

 

…… Ainsi, elle revint à son ancien chez-soi.

Le garçon l’ignorait. Il ne savait pas qu’elle avait toujours voulu s’échapper, et qu’elle ne se lassait jamais de se demander la même chose durant chacune de ses missions.

Et à la fin.

La femme nommée Ciel continuera de chercher ses propres péchés jusqu’à ce que son ancienne maison ait elle-même disparu.

 

À présent, que la sanction finisse ou non par arriver, il s’agit là d’une autre histoire…

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