Prelude Ⅱ

Écrit par Kinoko Nasu ; traduction française par Furanken


C’était une masse grossière de fer, tranchant nettement avec le paysage rustique.

Une forteresse mobile pesant plus de trente-cinq tonnes. Un étalon sauvage doté d’un moteur à combustion interne qui n’avait probablement jamais été vu sur une telle route de campagne. Un immense véhicule transcontinental équipé d’impressionnants projecteurs en guise de phares ainsi qu’une machinerie rugissante, et tractant la boîte du démon derrière lui.

 

“Sympathy for the Devil”

 

C’était littéralement un monstre de pointe, transportant des marteaux, des crucifix, du matériel médical ainsi qu’une exorciste.

Au cours des quatre jours suivant son arrivée au Royaume-Uni, cette créature d’acier n’avait jamais échoué à attirer l’attention.

Non, pour être exact, les gens n’étaient pas étonnés par ce véhicule colossal nommé “Sympathy for the Devil”, mais par l’homme assis derrière son volant. C’était une chose qui ne pouvait leur être reprochée.  Sur le siège conducteur de la machine vicieuse se trouvait un prêtre à l’apparence chaleureuse.

 

Tout en laissant le monstre métallique pousser un cri strident, l’homme le contrôlait avec aise sur la route campagnarde. Il ne se souciait guère des rues étroites ou des ténèbres de la nuit. S’il y avait une unique chose dont il devait se préoccuper, ce serait la température à l’intérieur du container qu’il remorquait. Elle était actuellement stable, mais si elle venait à passer sous les vingt degrés Celsius, il devrait abandonner le camion et le faire exploser.

 

Évidemment, c’était un problème qu’il préférerait éviter si possible.

Il détesterait perdre la moitié de son véhicule adoré. Cependant, l’idée de perturber la tranquillité de la campagne ou de voir sa partenaire à l’arrière du camion réduite en morceaux était assez séduisante pour qu’il puisse prétexter un manque de chance au cas où ça arriverait.

 

“…… Dawn. Tu ne reçois aucun signal via la radio ?”

 

Une voix résonna à travers l’interphone du container.

Avait-elle lu ses pensées scandaleuses ? Entendant sa partenaire, qu’il abandonnerait sans hésitation aux flammes si un “accident” venait à arriver, le prêtre alluma la radio.

 

« Oh, allô Monsieur ? Navrée de vous déranger, mais j’aimerais effectuer une nouvelle commande… »

 

Il laissa échapper un profond soupir face à la réception brouillonne.

C’était la troisième fois qu’elle le contactait depuis le début de sa mission.

Il n’avait cessé de lui rappeler de commander tout l’équipement dont elle avait besoin en une seule fois, mais elle continuait d’être égoïste et de le déranger encore et encore.

À cause d’elle, il n’avait toujours pas atteint sa destination.

 

Des grenades adhésives, une douzaine de boîtes de munitions pour M60… ses commandes incluaient même l’anachronique “presse-purée1Surnom donné par les Britanniques à la grenade modèle 24, utilisée par les soldats du Troisième Reich lors de la Seconde guerre mondiale.“ (coutume de la Burial Agency). Il n’avait d’autre choix que de prendre d’innombrables détours éloignés des routes principales si sa cliente demandait constamment ces équipements sans se préoccuper de leur coût ou du temps perdu. Néanmoins, elle était en réalité la seule qui passait de telles commandes, et il s’agissait des rares moments où il pouvait se rendre utile…

 

Les armes à feu n’étaient pas efficaces contre les vampires. 

Après tout, ils n’étaient que des frimeurs capables d’éviter les balles avec aise. Puisque les attaques de front ne pouvaient les atteindre, ils continuaient en toute liberté leurs activités cannibales.

 

Cependant, cette femme était un monstre fantastique capable de leur tirer dans la tempe avec un pistolet. Une attaque à bout portant… face à de telles créatures… Ça semblait presque être une plaisanterie, mais il était rassuré en sachant que les objets qu’il avait stockés n’allaient pas partir à la poubelle. De plus, cette ironie macabre qui était pourtant tout sauf amusante était le genre de choses dont le prêtre raffolait. Finalement, écouter silencieusement une ou deux requêtes de sa cliente égoïste ne lui ferait pas de mal.

 

« Quelle femme compliquée tu fais… Néanmoins, tu es ma précieuse cliente, alors je n’ai pas le choix. »

 

Il arrêta le camion et prit quelques notes.

Étonnamment, sa commande ne paraissait pas si dérangeante cette fois.

Les objets seraient sans doute impossibles à se procurer dans un petit village, mais ils semblaient tous trouvables dans n’importe quelle ville dotée d’un marché.

 

« Je peux t’obtenir les quatre premiers, mais je dois refuser le reste. En plus, tu devrais être capable de les acheter sur place. »

 

Les négociations se conclurent paisiblement.

La femme semblait avoir encore quelque chose à dire, mais finit par se retirer silencieusement, laissant derrière elle un prêtre soulagé.

 

« Il nous faudra donc deux jours de plus pour arriver, maintenant que je dois faire un nouveau détour… »

 

L’homme coupa la transmission et quitta son siège.

Si sa mémoire était correcte, sa partenaire à l’arrière du camion possédait déjà certains des objets qui venaient d’être commandés.

 

« Excusez-moi, Madame. Puis-je entrer ? »

 

“… Je t’en prie. Je commençais à m’ennuyer, Dawn.”

 

La porte du container s’ouvrit.

L’intérieur était plus sombre que l’obscurité même de la nuit. Les petites lumières clignotantes dans ces ténèbres insondables devenaient les seules choses permettant d’indiquer la profondeur de cet espace.

Des armes à feu et des appareils électroniques, ainsi que les mots de Dieu et la Lumière du Démon, reposaient au sein des ténèbres.

Il ferma la porte derrière lui afin d’empêcher le souffle divin de se déverser à l’extérieur. Pour la première fois en deux jours, le prêtre vit sa partenaire allongée sur la couchette.

 

« Vous avez l’air encore plus mal en point que d’habitude. »

 

“Oui. Les gens de ce pays sont très superstitieux, alors je suis facilement affectée. Cependant, leur forme est plus belle que ceux de la ville. Même si elle change subitement, cette douleur est très plaisante.”

 

Souriant d’un air satisfait après avoir entendu cela, le prêtre lui fit part de la commande qu’il avait reçue.

 

“Huh ? Qu’est-ce que c’était ? Du curcuma…”

 

« Oh, je pensais qu’il s’agissait d’une sorte de médicament, mais elle m’a dit que c’était comestible. En avez-vous ? »

 

“… Je n’ai rien de cela. La seule poudre comestible que j’ai est du poivre du Sichuan.”

 

« Je vois. Hmm… Les deux m’ont l’air très similaires. »

 

“…… Tu as tout faux. Tu ne devrais même pas penser qu’il puisse s’agir de la même chose.”

 

Sa partenaire était de mauvaise humeur. C’était une chose rare étant donné qu’elle restait généralement passive. Malheureusement, le prêtre avait perdu sa sensibilité face à ce genre de subtilités dans son comportement.

 

« Dommage, nous nous résignerons juste à faire un nouveau détour. Il nous faudra deux autres jours avant d’arriver. Pensez-vous pouvoir le supporter, Madame ? »

 

“C’est précisément la raison pour laquelle tu es là, Dawn. Mais plus important…”

 

Une chose allongée au fond du camion se déplaça avec un grincement.

 

Elle était difforme.

 

La prêtre vénérait en secret cette figure asymétrique. Quelle beauté… Sa peau était toujours blanche, même après avoir été couverte de sang. Une Vierge défigurée qui réconfortait les démons tout en les laissant l’envahir.

 

“…… Plus important, connais-tu les détails de notre mission ? Puisque nous sommes ceux qui ont été appelés, cela signifie-t-il que je peux m’attendre à en voir d’autres ?”

 

En d’autres mots, la Vierge demandait si elle allait de nouveau avoir un festin.

 

« Je crains que non. Nous sommes essentiellement venus ici pour exterminer des vampires. À moins qu’une chose exceptionnelle ne se produise, nous n’aurons rien à faire. Néanmoins, je suis… »

 

Cela ne concernait pas l’Église.

Cette affaire tournait autour d’une bataille décisive qui avait été préparée pendant des années.

Non seulement l’Église, mais aussi l’Association des Mage, n’avaient fait qu’observer le développement d’Aylesbury depuis les coulisses, quand bien même elles étaient au courant de sa vraie nature.

En seulement dix ans, un village rural d’Angleterre avait été transformé en véritable zone industrielle parsemée d’usines.

 

La seule main d’œuvre employée était humaine. Avec des investissements légitimes et des emplois assurés, un groupe disproportionné -si ce n’est dépassé- d’usines avait été bâti sur cette terre dénuée de tout intérêt économique.

Malheureusement, même si le but réel de ce projet était une ferme servant aux Dead Apostles, l’activité était gérée par des humains innocents, et même les mages ne pouvaient s’y attaquer. 

Comment des existences du côté du surnaturel avaient-elles pu interférer avec une chose créée par “les activités intègres des humains” sans utiliser de monstres ou de Mystères ? La seule raison qui pouvait justifier leur intervention serait l’effondrement de cette “intégrité”.

 

« Franchement… J’ignore qui a eu cette idée. Tout le monde sait que les portes de l’Enfer s’apprêtent à s’ouvrir, mais personne n’agira tant qu’elles ne le seront pas entièrement. »

 

…… Non. Le prêtre savait exactement qui l’avait planifiée.

La compagnie qui avait financé la construction des usines dans ce village à la population mourante se nommait V&V Industries. C’était pour le prêtre un nom empreint de nostalgie.

 

“L’Enfer…… Qu’est-ce que tu en penses, Dawn ? Je peux me défendre, mais tu n’es qu’un convoyeur, non ? Si tu te rends dans une telle ville, tu seras le premier à être dévoré.”

 

Il espérait l’être, mais par cette Vierge.

Le prêtre était un homme décent.

Il n’était pas un monstre transcendant comme ses pairs. Il n’y avait donc aucune garantie qu’il revienne en vie d’Aylesbury.

 

« Eh bien, c’était un ordre de la Directrice en personne. Et puis, il n’y a pas que des inconvénients. Il y avait apparemment une prophétie qui disait que je récupérerais mon nom si je me rendais dans ce village. »

 

Le prêtre parlait gaiement. Son vrai nom. Il avait dit que son véritable nom, avant qu’il ne soit appelé Dawn, lui reviendrait.

 

“Dawn ? Tu ne connais pas ton propre nom ?”

 

Une voix perplexe.

Le prêtre lui répondit que oui.

 

“Hein ? Mais ton nom est ××××, non ?”

 

Un moment de silence. Le prêtre eut l’air troublé et posa une main sur son front, comme s’il souffrait d’un mal de crâne. 

 

“Tu vois ? Tout le monde connaît ton nom…… ”

 

« Non. Qu’est-ce que vous venez de dire, Madame ? »

 

Le sourire sur son visage s’était crispé et il parlait d’une voix terriblement vide.

 

« Je n’arrive pas à comprendre ce que vous avez dit. Je suis désolé, mais vous allez devoir utiliser des mots que je connais. »

 

Il émit un son horriblement distordu.

 

Oh, la Vierge pria pour lui.

Cet homme n’était pas encore revenu.

Ô Seigneur, ayez pitié de son âme.

L’homme qui essayait de récupérer son seul nom était éternellement condamné à ne pas le reconnaître.

Il vivait auparavant en Enfer. Même s’il était le seul survivant, son esprit en restait encore prisonnier. Il aurait dû le ramener en même temps que son corps, mais une fois perdu, il ne serait plus jamais capable de le récupérer.

 

“…… Dawn. Qui d’autre vient à Aylesbury ?”

 

Elle redirigea le sujet de la discussion sur leur mission. Voir ce prêtre éternellement sujet à la folie était un spectacle misérable.

 

« Il y en a trois autres. Un exécuteur est déjà parti en avance. Les deux autres devraient arriver après nous. »

 

“L’exécuteur qui est en avance. Se pourrait-il que ce soit elle ? ”

 

« Oui. Puisqu’elle a la cargaison la plus légère, elle a pu partir immédiatement. Elle est à présent un véritable atout pour cette division. En plus de cela, il semblerait qu’elle ait une connexion personnelle avec cette affaire. Elle était très excitée à l’idée de réduire une certaine personne en pièces. »

 

Le prêtre était jovial.


Une demi-journée avant cela.

Un cœur solitaire arpentait les rues d’une ville médiévale aux usines décorées d’acier.

Des cheveux sombres et des lunettes. Le son de ses bottes robustes fermement lacées résonnait sur le pavé en pierre.

 

« Je vois. Il y a un pub où se réunissent d’étranges personnages dans la rue ouest ? Et il y a de magnifiques demoiselles à l’étage ? … Je n’aime pas ça. J’espère que leurs histoires ne durent pas du crépuscule à l’aurore. »

 

Le sérieux de la sœur était suspect, mais elle se fit passer pour une voyageuse et discuta avec un garçon vivant ici. Le jeune homme était aimable et lui fit même visiter la ville.

 

« Je vois , je vois, tu m’as bien aidée. Tiens, en guise de remerciement. Ce n’est pas grand chose, mais… »

 

La sœur lui proposa un accessoire qu’il aurait aisément pu revendre, mais le garçon était plus intéressé par le sac en papier rempli de pain qu’elle avait dans les mains. Ils partagèrent son contenu en se moquant l’un l’autre de leur appétit vorace.

 

« Sur ce, au revoir…… Oh, je voulais te demander une dernière chose. Y a-t-il un gros restaurant dans cette ville ? De préférence avec une ambiance exotique et un menu présentant de nombreux plats internationaux. Plus particulièrement, je me demande s’il y avait du… »

 

La réponse du garçon fut confuse.

Il ne savait pas quoi dire face à la sœur qui lui faisait face, des étoiles dans les yeux.

Puis, quelques minutes après la réponse désespérée du jeune homme et son retour à l’auberge…

La sœur alluma sa radio.

 

« Oh, allô Monsieur ? Navrée de vous déranger, mais j’aimerais effectuer une nouvelle commande. Curcuma, coriandre, cumin et poivre rouge. Évidemment, j’ai amené mon propre garam masala, alors ce ne sera pas un problème. Oh, il me faudra aussi des carottes, des oignons, des pommes et du bœuf. Eh, vous voulez que je les trouve seule ici ? Hmm, j’imagine que je n’ai pas le choix… mais laissez-moi avoir d’autres épices en compensation. La meilleure qualité possible. Oh, et adressez la note à Narbareck, s’il vous plaît. »


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